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Gulabi Sapera
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Gulabi Sapera

Si la vie de Gulabi Sapera s'était déroulée suivant les préceptes de la caste des Sapera, elle aurait partagé son temps entre l'éducation des enfants, la cuisine et la confection de colliers de perles et de broderies. Mais Gulabi ne savait pas encore marcher que déjà une force irrésistible la poussait à danser. Gulabi, (la rose) est née dans la région du Rajasthan, au début des années soixante, au sein d'une famille appartenant à la caste des Kalbeliyas Sapera. Dans cette communauté nomade, les hommes gagnent leur vie grâce à leurs connaissances des serpents. Ils savent les attraper, les dresser et soigner les victimes de leurs morsures. Les femmes, elles, restent au campement. Lorsque Gulabi vient au monde, sa mère, ayant déjà élevé trois garçons et trois filles, se décourage en découvrant le sexe de son enfant. Une fille doit être nourrie jusqu'à son onéreux mariage. Sous l'effet de la colère, elle demande alors à son entourage d'enterrer le nourrisson. Cette pratique choquante est pourtant usuelle et Gulabi est enfouie sous la terre. Quelques heures plus tard, sa tante, prise de remords, décide de récupérer le nouveau-né et de l'adopter. En entendant le bébé vagir, la mère accoure et fond en larmes. Les deux femmes s'accordent pour s'occuper ensemble de l'enfant et lui porter un amour indéfectible. Comme tous les hommes de sa caste, le père de Gulabi passe la majeure partie de son temps sur les marchés à faire danser les serpents dans leur panier d'osier à l'aide de son pungi (croisement entre hautbois et cornemuse). Gulabi adore son père et supporte si mal de le voir s'éloigner qu'il est obligé de l'emmener avec lui. Au son du pungi, elle ondule et se trémousse tout aussi charmée par la musique que le sap (serpent). Dès que ses jambes sont assez fortes pour lui permettre de tenir debout, Gulabi se met à danser. Jusqu'à l'âge de trois ans, elle accompagne quotidiennement son père au marché, l'aidant à ramener de l'argent à la maison. Mais les règles de la société indienne sont strictes, une fille ne peut danser qu'à partir de ses douze ans et uniquement lors de la fête de printemps (Holi). Les sages de sa caste, les pañchayat, menacent de bannissement la famille de Gulabi si celle-ci continue à se comporter de la sorte en public. Les enfants d'intouchables ne sont pas admis à l'école et ne reçoivent d'autres enseignements que ceux prodigués par leurs parents. Alors Gulabi retourne près de sa mère apprendre à préparer les chapatis et à confectionner colliers de perles et broderies incrustées de miroirs. Dès qu'elle trouve un moment de liberté, Gulabi danse, pour elle-même, pour ses petits camarades ou lors de fêtes. Sa danse instinctive et incomparable ravit beaucoup de monde mais fâchent les plus respectueux des traditions qui veulent lui interdire cette activité et la battent. Son père prend sa défense et, contre les préjugés, la pousse à développer ses talents. Dès ses cinq ans, Gulabi se joint aux danseuses lors des fêtes de Holi. Les années passent, lorsqu'elle atteint dix ans, son père est trop âgé pour continuer à vivre de mendicité. Alors Gulabi, accompagnée d'un frère et d'un oncle jouant respectivement du dhaphli, (tambour sur cadre) et du pungi, se décide à aller de maison en maison où, pour quelques roupies, elle exécute sa danse du serpent. L'apprenant, les pañchayat bannissent sa famille. Gulabi s'interrompt un temps mais, poussée par le manque d'argent, se remet à danser, jusqu'au jour où on menace de la tuer. Elle cherche d'autres solutions, se lance dans la revente d'objets trouvés dans les poubelles, mais déclenche à nouveau la colère des anciens car cette activité est réservée à une caste inférieure. Avec un beau-frère, elle apprend à conduire un taxi. Lorsque son père le découvre, il l'a convint d'abandonner ce travail réservé aux hommes. Gulabi préfère suivre sa passion plutôt que la raison et se remet à danser. Les pañchayat se fâchent, mais son père, à force de persuasion, parvient à envoyer les anciens observer la danse de la jeune fille. Constatant que ses mouvements sont dénués de toute obscénité, qu'elle danse le visage voilé et devant l'incapacité du père à subvenir aux besoins de sa famille, ils finissent par autoriser Gulabi à se produire dans les rues. Quelques mois plus tard, lors de la foire de Pushkar, Gulabi danse en compagnie de quelques filles de son clan. Rapidement, un attroupement se forme. Dans la foule, Tripti Pandey, une femme appartenant au département du Tourisme, (équivalent du ministère de la Culture) est subjuguée par le style unique de Gulabi. Elle lui offre de participer le soir même à un festival de musique. C'est ainsi que Gulabi se produit pour la première fois sur scène. Devant le succès qu'elle remporte, Tripti Pandey décide de la prendre sous sa protection. La famille de Gulabi s'installe à Jaipur. Sur place, la jeune fille participe à de nombreux concerts, mais se produit aussi mais aussi à Delhi, Bombay, Madras ou Calcutta. Un passage à la télévision attire l'attention de Rajiv Sethi, un important organisateur de spectacles qui fait venir Gulabi à Delhi. Convaincu par sa danse et après avoir testé ses capacités vocales et instrumentales, Rajiv Sethi l'incorpore à la troupe qui doit se produire à Washington. Deux jours avant son départ, le père de Gulabi décède. Une partie de sa communauté fait pression pour qu'elle reste au pays à observer les rituels de deuil, mais la jeune fille, arguant que son père se réjouissait de ce voyage, résiste et s'envole pour Washington. Là-bas, elle danse devant Rajiv Gandhi, le Premier Ministre indien, qui la félicite et l'encourage à persévérer. Durant son séjour, elle reçoit un courrier des pañchayat qui lui demandent des excuses. Ils commencent à comprendre que le succès de la jeune fille rejaillit sur toute leur communauté. A son retour, les journalistes se pressent pour l'interroger. Elle est devenue une célébrité. On la surnomme Gulabo, masculin de Gulabi, car l'on considère qu'elle s'est battue comme un homme pour obtenir cette réussite. Les chanteurs populaires créent des chansons à sa gloire, une série télévisée dédiée aux grands musiciens indiens lui consacre un documentaire. Elle tourne à travers le monde : aux Etats-Unis, elle danse pour Ronald Reagan, en France, elle fait la connaissance de Thierry Robin avec qui elle enregistre plusieurs disques. Aujourd'hui, Gulabi Sapera vit à Jaipur. Elle n'est plus nomade et a fait scolariser ses 5 enfants. Ses filles et d'autres membres de sa famille l'accompagnent sur scène, mais régulièrement, et contrairement à l'usage, elle invite des musiciens d'autres castes à se joindre à sa troupe. Généreuse et progressiste, s'il lui arrive encore de verser de l'argent pour rompre une promesse de mariage liant une de ses protégées à un vieil homme, "la rose de Jaipur" a contribué, grâce à sa popularité, à faire évoluer les mœurs de son pays. Mais, ce qui compte le plus dans la vie de Gulabi Sapera, c'est cette énergie irrépressible qui la pousse à danser des heures durant à l'appel de la danse du serpent.
L'écriture de ce portrait eût été impossible sans l'aide du merveilleux livre-disque "Gulabi Sapera-Danseuse gitane du Rajasthan" de Thierry Robin, pour les textes et Véronique Guillien, pour les photos, dont vous pouvez admirer un exemple en vis-à-vis de ce portrait.

Benjamin MiNiMuM



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